Le moulin noyé

Le moulin noyé en juin 2012 (photo B.P)

 

Passer d’un modeste moulin à blé à un établissement gastronomique réputé aura demandé bien plus qu’un simple changement de fonction : il fallut franchir les dénivelés de la vallée, dompter ses pentes escarpées et transformer profondément les lieux. 

Entre le moulin de Chibert, en amont, et l’ancien barrage de Bonnavaud, en aval, au cœur de la vallée de la Creuse, se dressait autrefois le moulin du Châtelard, que l’on devait plus tard appeler le « Moulin Noyé ». Ce nom, donné en 1943 par Ernest Couturaud lors de son acquisition, ne venait pas du bâtiment principal, mais du petit moulin situé en contrebas, partiellement englouti lors de la mise en eau du barrage.
Mais avant d’évoquer l’hôtel restaurant qui fit la renommée du site, il convient de remonter le fil du temps jusqu'à l’époque du moulin du Châtelard.

Pierre Brillant, né le 27 décembre 1763 à Bonnavaud, fils d’Antoine et de Marguerite Philippon, était cultivateur comme son père. Parmi les terres héritées figurait la parcelle A 455 du cadastre de 1813 : une lande de bruyère, escarpée et peu productive, qu’il exploita longtemps sans grand profit.

Pierre se maria à trois reprises, ses premières épouses étant décédées successivement. Son premier mariage, célébré le 4 février 1788 à Glénic, l’unit à Marguerite Moulierat. Après le décès de cette dernière, il épousa Catherine Parrain le 15 février 1791, mais aucun enfant ne naquit de ces deux unions. Son troisième mariage, le 20 février 1796, avec Françoise Roby, donna naissance à deux fils : Philippe, né le 22 février 1799 à Bonnavaud, qui devint cultivateur, et Étienne, né le 24 novembre 1800, qui exerça le métier de maçon.

À soixante-dix ans, refusant de laisser cette terre ingrate sans valeur, Pierre fit construire en 1833 un petit moulin à blé. Ce fut une métamorphose : le revenu imposable de la parcelle passa de 1,94 franc à 120 francs. De cultivateur, il devint meunier et termina sa vie au moulin du Châtelard, où il s’éteignit le 11 mars 1844.

Son fils Étienne, maçon de métier, reprit le moulin dès 1836, avant même le décès de son père, et devint meunier à son tour. Marié à Silvaine Vernet le 9 janvier 1823 à Glénic, le couple eut huit enfants, les quatre premiers nés à Bonnavaud et les quatre derniers au moulin du Châtelard. Le premier enfant né dans ce moulin fut Philippe Brillant, le 2 avril 1837, suivi de François (27 mai 1840), Pierre (11 décembre 1841) et Jeanne (29 juillet 1846). Parmi leurs huit enfants, trois embrassèrent la carrière de meunier : Philippe au moulin du Châtelard, François au moulin du Prat à Jouillat, et Pierre au moulin de Lavaud, ce dernier décédant prématurément le 11 janvier 1865 à l’âge de 23 ans.

Philippe, après un passage au moulin de Chavanat, revint au moulin du Châtelard vers 1862, où il demeura jusqu’à sa mort. Il épousa en premières noces Marguerite Galland, originaire de Saint Fiel, le 25 avril 1859. Ensemble, ils eurent quatre enfants : Pierre (né le 25 mai 1860 à Saint Fiel), Marguerite (1er mai 1863), Berthe (20 janvier 1867) et Isabelle (20 février 1872), tous nés au moulin du Châtelard. Isabelle épousa Jean Fourgeaud, qui travailla au moulin aux côtés de son beau-père avant de décéder prématurément en juin 1897 à l’âge de 36 ans.

Les recensements et l’inventaire de ses biens en 1866 nous montrent un meunier encore attaché à la traction animale : une vache, deux chevaux et une chèvre faisaient tourner l’exploitation.

 Après le décès de Marguerite Galland le 26 novembre 1876, Philippe se remaria le 21 février 1878 avec Marie Lauzanne. Ensemble, ils firent construire deux nouveaux bâtiments : l’un en 1890, partiellement détruit après la construction du barrage et ultérieurement transformé en dancing, et l’autre, une maisonnette, en 1891.

Philippe Brillant s’éteignit le 16 février 1897 à l’âge de 59 ans, laissant derrière lui son épouse et un domestique, à la mort de ce dernier, un neveu, Jean Baptiste BRILLANT, âgé de 25 ans, reprend seul l'exploitation du moulin. Les archives communales témoignent de la rudesse de sa condition, lors d'une délibération du 2 juillet 1899, il sollicite une dispense d'exercice militaire, une demande qui est acceptée sans difficulté par le conseil. Cette décision repose sur plusieurs considérations : Jean Baptiste est père de deux très jeunes enfants et prend également en charge deux autres enfants âgés de 9 et 6 ans, orphelins de père, qu'il élève comme ses propres enfants. En outre, il doit verser une pension alimentaire à trois autres membres de sa famille. À cela s'ajoute la perte récente de deux chevaux indispensables à l'exploitation du moulin, qu'il est incapable de remplacer immédiatement. Seul pour assumer l'ensemble des travaux liés à son métier, sa situation ne laisse guère de place à l'hésitation quant à l'acceptation de sa demande.

En 1901, avant que le moulin ne soit submergé par la construction d’un barrage en aval, Jean Baptiste BRILLANT décide de vendre la parcelle et les bâtiments aux frères François et Antoine BELUGEON. Sa tante, Marie LAUZANNE, continuera à occuper les lieux jusqu'à son décès.

Dès janvier 1902, le matériel fut dispersé aux enchères, mettant un terme à près de soixante-dix ans d’activité meunière.

 

 

 

Le petit moulin du Chatelard avant qu'il ne soit détruit

Le moulin du chatelard vers 1903

le reste des ruines en contrebas sera implanté le futur dancing

En haut à droite, dernière maison construite en 1905 ou sera apposé la toiture du dancing en 1957

 

Noyé par la montée des eaux du barrage en 1903, le moulin sera détruit. En 1905, deux ans plus tard, les frères BELUGEON font construire une nouvelle maison au-dessus des anciennes constructions où Marie Lauzanne vécut seule jusqu’à sa mort en 1928. Puis le lieu sombra dans le silence : les recensements de 1931 et 1936 n’y mentionnent plus aucun habitant.

En 1924, François BELUGEON devient l'unique propriétaire du moulin. Il le vendra en 1943 à Ernest COUTURAUD, tout en gardant le reste des bâtiments. En 1946, c'est son fils Maurice qui lui succède, employé au chemin de fer de Montaigut-le-Blanc. Maurice vendra en 1947 une autre bâtisse, ne conservant que la maison construite en 1905, située sur la colline.

Entre 1928 et 1943, aucune activité n’a lieu au moulin du Chatelard, jusqu'à ce qu'Ernest COUTURAUD redonne vie à la vallée.

Né à Paris le 27 avril 1914 dans un milieu de domesticité hôtelière, Ernest Couturaud avait grandi dans l’atmosphère des hôtels. Comptable à Guéret après son mariage avec Hélène Garella, il perçut immédiatement le potentiel du site.
Il acheta les ruines de l’ancien moulin et le rebaptisa « Moulin Noyé », un nom qui perdurera, remplaçant celui de moulin du Chatelard.

L'emplacement, idéal et agréable, s'inscrit dans un écrin de verdure et de tranquillité, au milieu de la vallée de la Creuse. Tous les éléments sont présents pour faire de cet endroit un petit paradis consacré à la fête et à la gastronomie. Ernest en est conscient. Il commence donc par raser une partie de l'ancienne bâtisse au bord de l'eau pour en faire une guinguette accueillant ses premiers clients. Il aménage une petite plage que le club nautique de Guéret utilise pour des challenges de natation et organise des jeux tels que le mat nautique, la course au canard, et le canoë. Ces événements se terminent souvent par un bal autour d'un dîner, accompagné de feux de bengale illuminant les gorges de la Creuse.

Jusqu'en 1950, le moulin noyé est ouvert uniquement pendant la saison estivale, avec des bals organisés le dimanche autour d'un buffet ou d'un dîner. Après la guerre, il fait appel à plusieurs artistes en vogue : en juin 1946, Bob BRUN, de son vrai nom Christian BEAUBRUN, accordéoniste, fera la réouverture de la piste de danse et animera plusieurs soirées. En 1947, le célèbre Jean SEGUREL et ses troubadours viennent divertir la vallée. Il revient en 1949, rejoignant l’orchestre du lion d'or de Montluçon, qui revient à plusieurs reprises. En 1949, Ferrari et François CHATELARD, acteur et animateur radio, animeront le moulin dont il porte le même nom. D'autres artistes, tels qu’ Émile VACHER, accordéoniste compositeur, le chanteur ALIBERT et Gina MARIO, chanteuse musette, viendront également. En 1950, l’orchestre CAMERO lance la saison. Bien d'autres artistes se sont produits, rendant les soirées inoubliables, trop nombreux pour tous les citer, la vallée résonnait de musique et de rires.

Fort de ce succès, le moulin noyé s'agrandit. En 1950, Ernest inaugure un hôtel restaurant, construisant une nouvelle structure au-dessus de la maison, comme si chacun de ces ajouts était une étape dans une ascension continue. Le bouche-à-oreille fonctionne à merveille, transformant l'endroit en un hôtel restaurant de renommée.

Articles de presse de 1946 à 1950

Quelques artistes venu au moulin noyé  dont Gina MARIO (photo au centre)

 

Jusqu'à l'année 1956, Ernest gardait le dancing au bord de l'eau avec toutes ses animations quotidiennes. En 1957, il rachète la maison de 1905 à Albert DALAUDIER, dernier propriétaire, et fait construire une grande salle au-dessus de celle-ci, y apposant la toiture du dancing qu'il a fait démonter. Cette salle est prête pour l'été 1957, servant à la fois de salle de restauration et d'espace pour les animations.

Des cartes postales du Moulin Noyé avaient déjà été éditées avant les derniers travaux, mais Ernest en a fait éditer d'autres pour l'occasion afin d’en faire sa publicité. Sur une brochure des années 60 de son hôtel deux étoiles, on peut lire : "Le Moulin Noyé, dans son site incomparable des gorges de la Creuse, vous offre le calme et le repos, une table très réputée, la pêche, les promenades, le bateau, la baignade, ainsi que des chambres avec vue sur la Creuse."

Les fêtes du Moulin Noyé attiraient chaque année de plus en plus de monde. Une longue file de voitures s'étirait sur le bas côté de la nationale 140 ou dans les entrées des champs, le garage de l'établissement étant déjà trop exigu. Un article de La Montagne relatait : "Nous ne reviendrons pas sur le programme, qui fut merveilleusement réalisé. Le club nautique Guérétois et le club nautique Montluçonnais donnèrent des exhibitions très réussies, et la course des vétérans, à laquelle participèrent MM Prat, Villatte, Guitton, Patin, ainsi que Couturaud, propriétaire des lieux, ne fut pas l'attraction la moins applaudie. Des félicitations doivent également aller aux compagnons de la Marche qui tinrent la scène pendant une heure, soulevant l'enthousiasme de tout l'auditoire par leurs fameux chants mimés. Enfin, l'élection de miss Moulin Noyé satisfit toutes les curiosités, tant féminines que masculines, qui étaient éveillées depuis pas mal de temps. Une surprise de choix fut réservée aux visiteurs et amis du Moulin Noyé : le célèbre chanteur Georges Cécil, de l'Opéra Comique."

L'hôtel, devenu trop petit en raison de son succès, fut agrandi à la fin des années 60, offrant une quinzaine de chambres supplémentaires. Ernest Couturaud a fait du Moulin Noyé un lieu emblématique pour la commune de Glénic, mêlant fêtes, gastronomie et séjours, bien loin du temps des meuniers et de cette terre de bruyère où le seul bruit était celui des clapotis de la rivière.

 

Le dancing du moulin noyé en aout 1946

Vue de l'hôtel et du dancing en 1951

Juillet 1953

L'expression être au four et au moulin ne s'appliqua pas à Ernest, qui a su faire plusieurs choses à la fois en faisant tourné son four et son moulin. Fermant une page de son histoire et après avoir laissé les clés de son établissement à Jean François RODALLEC et sa sœur, Ernest a tracé le chemin à poursuivre à ses successeurs. Il s'éteindra paisiblement à la maison de retraite d'Ajain le 31 octobre 1994.

Les RODALLEC perpétueront la tradition du Moulin Noyé ; la bonne gastronomie était toujours en place, l'hôtel battait son plein en pleine saison, et la vallée continua à résonner pendant plusieurs décennies. Sous la gérance de Yannick LONSAGNE, à la fin des années 1990, une piscine fut installée à l'emplacement de l'ancien dancing, pour le plaisir des clients. Le moulin sera repris en 2001 par les Dominique(s) GALLAND, et les banquets, mariages et anniversaires continuaient à perpétué les traditions du renommé "Moulin Noyé". En 2014, il sera cédé à son second, Stéphane MARCHAND, qui poursuivra l’héritage de ce lieu emblématique. Malheureusement, la difficulté croissante de recruter du personnel en cuisine fut un fardeau. À une époque où les jeunes recherchaient plutôt la tranquillité durant le week-end, Stéphane dut jeter l'éponge avant la saison estivale de 2018.

Ainsi se sont fermées définitivement les portes du moulin, après plus de 70 ans d'activité et de partage. Dernier commerce de la commune, c'était un lieu où la population pouvait encore se retrouver autour d'un bon plat concocté avec soin. Les pêcheurs y prenaient un dernier verre avant de repartir, et les promeneurs appréciaient de glaner paisiblement au bord de l'eau.

Aujourd'hui, le tumulte des fêtes a disparu. Le site est redevenu un lieu de vie privée, et seul le murmure de la Creuse rappelle le temps où tournaient les meules, puis celui où dansaient les accordéons.

 

l'hôtel et la petite maison en1950

la salle de restaurant avec le toit du dancing apposé sur la  maison en 1957

Agrandissement de l'hôtel vers 1968

Vue du moulin noyé vers 1990

Vue avec piscine à l'emplacement de l'ancien dancing vers 2005